En attendant le camion de Toni

par Marcel Leroy

Depuis que j’ai découvert Toni, je m’évertue à ne pas manquer le rendez-vous mensuel avec son camion, à La Buissière. Et, quand je ne puis pas être là, je me dis que je vais manquer du soleil de Calabre que Toni nous apporte, en même temps que les bons produits du terroir de sa grand-mère. Alors, je me débrouille pour qu’une de nos filles ou de nos beaux-fils soit présent pour aller saluer Toni et revenir avec du pecorino, de l’origan sauvage, du pain dur, de l’huile d’olive, des aubergines ou du poivre noir. Ces soirs-là, réunis à la maison, tous nous savourons ces bons produits venus de la région d’Amantea, en pendant aux voyages de Toni.

A la Buissière, quand son nouveau camion arrive, celui qui comporte une couchette et une plus vaste chambre frigorifique, les clients attendent en bavardant et ils ont le sentiment de faire partie d’une sorte de famille. La grande famille de Toni Polizzi. Quand il ouvre la porte arrière de son camion, tout un univers se déploie et l’on pense à une sorte de petit théâtre ambulant où Toni présente sa cargaison. Chaque fois, il explique d’où vient le produit.

Tel fromage piqué de poivre noir provient d’une petite ferme accrochée à la montagne. Et cette huile, parfumée de vent et d’herbes, elle nous enchante parce que Piero ou Francesco, fait pousser des oliviers sur un terrain béni des dieux. Il coupe une rondelle de copa, légère comme une plume, offre un nougat, rit aux éclats. Au bas du camion, tout le monde se sent bien, le temps passe vite, Toni est de retour. Puis il redémarre et chacun note la date de son prochain passage, le mois suivant. Quelle histoire que celle de la petite entreprise de Toni...

Un ami de la famille, pour rendre service, montait chaque année en Belgique avec un petit camion rempli de produits de Calabre, pour faire plaisir à ceux qui avaient la nostalgie des saveurs du “pays”. L’homme, qui commençait à se lasser, en raison de son âge, proposa à Toni de prendre son relais. Et Toni, en 2005, après en avoir parlé à son épouse, a quitté son emploi et s’est lancé sur la route du sud.

Au début, il gagnait à peine de quoi payer les frais pour un voyage par mois qui couvre 2400 kms en passant par Chamonix, Aoste, Florence, Rome, Naples. Plus bas, face à la Sicile, près de Consenza, il s’arrête à Amantea, entre mer et montagne, et gare son camion chez sa grand-mère. Les jours suivants, il prospecte les petits commerces, va voir les artisans, passe chez les amis qui ont du bon pecorino ou des olives séchées au soleil. Le voyage aller dure trois jours, celui de retour autant. Et Toni, pendant les quatre jours où il reste au pays, est à l’affût de toutes les nouveautés. Il se charge des lettres et des cadeaux ou de colis que les uns et les autres lui confient, au nord comme au sud. De retour en Belgique, il effectue une longue tournée puis prépare son prochain voyage. Ainsi, il est un trait d’union humain entre deux lieux de vie que la nécessité d’émigrer, après la guerre 40-45, aura reliés.

Je me dis que Toni est un véritable entrepreneur européen nomade. Un précurseur qui rappelle que les aliments dont on connaît celui qui les a produits, sont non seulement meilleurs par le goût mais apportent une garantie de provenance. A sa manière, il aide des artisans a préserver leur emploi mais aussi une forme de culture qui se fonde sur des traditions et des échanges.

Vous aurez compris que j’aime bien Toni. L’homme est courageux, créatif, unique en son genre. Il aime rendre service et les gens, en retour, lui prouvent, en attendant son passage, que ce soit à Bilzen, à Bracquegnies, à Monceau ou à La Buissière, ils lui prouvent que sa petite entreprise est une aventure que l’on partage. Je me souviens d’avoir entendu Toni me dire, il y a quelques années déjà, ces paroles: “ Quand mes clients, calabrais ou non, achètent du pain dur, de l’origan sauvage ou de l’huile, ils savent qu’en goûtant les saveurs, ils voyagent eux aussi à travers la Calabre, avec tous ses parfums d’herbes, de vent, de mer et de soleil”.

Bonne route, Toni.