De l'origan dans le camion de Toni Polizzi

De Binche, le chemin me ramène vers Charleroi en passant par Fontaine-l'Evêque, chez Toni Polizzi, et je revois cette fin d'après-midi, avant la Noël, où j'ai croisé pour la première fois cet entrepreneur nomade. Dans La Buissière, je cherchais son camion blanc. Passé le pont de la Sambre où en juillet se déroule le bal aux lampions, un groupe de personnes a attiré mon attention. Les clients de Toni sont fidèles au rendez-vous. Chaque fois que le camion s'arrête dans leur quartier, ils notent la date de son prochain passage. Debout à l'arrière de son camion, Toni Polizzi présente les produits venus de Calabre et explique leur provenance. Ils viennent de petites fermes et ateliers des villages. Des endroits où tout est conçu à l'ancienne, où les produits sont naturels. Dans la file, les gens parlent le patois d'Amantea, un bourg proche de Cosenza, tout au bout de la pointe de la botte italienne, en face de la Sicile, à 2.400 bornes de Fontaine-l'Evêque, où vit Toni. « Le village de la famille de maman est coincé entre la Méditerranée et la montagne, le paysage est magnifique. En hiver, quand il fait -15° en Belgique, là-bas, il fait 30° de plus et je me sens bien ».
Les clients de Toni commandent du pecorino, du salami, de l'huile d'olive, des olives vertes et noires, dont celles qui ont séché au soleil, de l'origan, du nougat pour les fêtes, et retrouvent les saveurs enfouies de leur enfance. Toni, comme un acteur de Commedia dell'arte, salue les arrivants, blague avec un ancien, célèbre les délices d'une huile cristalline, fluide comme du soleil liquide, raconte les dernières nouvelles d'Amantea, fouille le fond de son camion pour remettre un colis familial trop précieux pour être confié à la Poste. Toni unit à leurs racines les gens de Calabre venus travailler dans le Hainaut...

A Fontaine, Toni prépare un expresso et déploie la carte de l’ltalie sur la table de la cuisine pour retracer les étapes de son voyage... « Salarié dans une entreprise, je livrais des vêtements de travail. Mais j'avais envie de réaliser un projet à moi. Il se fait qu'un de mes amis remontait de Calabre avec un petit camion pour amener aux gens en Hainaut des produits du « pays ». Ce n’était pas très rentable et il m'a demandé si je ne serais pas intéressé par la reprise de cette activité qui rendait service à beaucoup de gens pour qui les saveurs de Calabre étaient comme un cadeau du ciel ». Toni a réfléchi, pesé le pour et le contre, discuté avec son épouse et décidé de se lancer, en prenant une pause-carrière de 5 ans pour limiter les risques. C'était en décembre 2005. Les premières années, il a roulé avec le petit camion de son ami. Durant les premiers mois, il couvrait à peine ses frais, mais il n'a pas abandonné et le succès est venu. De plus en plus de clients venaient acheter de l'huile d'olive, du pain dur et du salami quand son camion s'arrêtait. A Amantea, Toni a dû apprendre à connaître les petits producteurs pour obtenir de bons prix et une qualité parfaite. Pour y arriver, il se déplace beaucoup en Calabre, se rend dans les coins perdus pour dénicher un fromage au poivre noir ou de l’origan séché au grand soleil.

Son rythme de vie a changé. Le premier mercredi du mois, sauf en juillet et en août, il met le cap sur la Calabre. Le voyage prend 3 jours. Autorisé à conduire 9 heures par jour, il passe par Chamonix, le Val d’Aoste, file sur Bologne, Florence, Rome, Naples et bien avant le Détroit de Messine, stoppe à Amantea. Là, il loge chez sa grand-mère et connaît tout le monde. Et il pense à sa maman, Flavia (sa fille à lui porte le même prénom), que l'on nommait Yolanda, puis effectue sa tournée auprès des producteurs, en recherche d’autres, découvre toujours de nouvelles saveurs. Il descend en 3 jours, travaille 4 jours sur place, revient en 3 autres journées rythmées par des étapes où il vend de la marchandise, à Cluses et Chambéry.

De retour vers le 15 du mois, il valorise le contenu de son camion en 8 jours puis prépare sa nouvelle odyssée. Toni arrête son camion devant la maison de gens qu'il connaît, le plus souvent des clients devenus des amis. Le mardi, il est à Bracquegnies et Monceau, le mercredi dans la région de Liège où le commerce marche bien, le jeudi à Havré et Saint-Symphorien, le vendredi à La Louvière et Sars-Ia-Buissière et le samedi à Tubize et Dampremy. Tous les 3 mois, il pousse jusqu'à Bilzen, en Flandre, où il est bien accueilli. Là-bas, les produits italiens d'une telle qualité sont introuvables. « Quand mes clients, Calabrais ou non, achètent du pain dur, de l'origan sauvage et de l'huile, ils savent qu'en goûtant les saveurs, ils voyageront eux aussi à travers la campagne de Calabre, avec ses parfums d'herbe, de vent, de mer et de soleil ».

Toni a investi dans un camion de 6 tonnes et demie et une chambre frigorifique. Le camion est soumis à des contrôles stricts ainsi que sa marchandise. Comme il a choisi d'arrêter son travail, il n'a eu droit à rien pour démarrer. D'où le gros problème de trouver un financement. Il a vendu sa maison pour garantir l'emprunt. Il se bat, Toni. Comme le lui a appris sa maman, qui a élevé toute seule ses 4 enfants. Quand elle est morte, très jeune, Toni avait 20 ans et la famille s'est resserrée autour de lui. Son rêve serait d'ouvrir un petit magasin où il vendrait les saveurs de Calabre. Un jour, il voudrait engager un chauffeur pour se consacrer à la recherche des produits et à la gestion de sa petite entreprise. Créer son emploi au départ d'une idée n'est pas facile. A Charleroi, la Mirec, la mission régionale chargée de la création d'emplois et de l'insertion de demandeurs d'emploi, a voulu répondre à un besoin en créant une branche appelée « Je crée mon job ». Des dizaines de personnes sans emploi, encadrées et guidées, ont déjà lancé leur projet. Comme Toni, qui s'est débrouillé tout seul.

Toni gagne sa vie en refaisant le voyage de ses parents. Devenu son propre patron, il ne se lasse pas de la route qui lui fait traverser les montagnes pour arriver tout au bout du Sud de l’Europe. Les clients de Toni savent tout cela quand ils attendent à l'arrière de son camion et repartent éclairés par ses histoires.

Toni m’offre 3 oranges, « Tiens, je les ai cueillies à un arbre avant de reprendre la route ». L'écorce granuleuse et le parfum du fruit me rappellent les mineurs de mon enfance à la Sainte-Barbe et la saveur retrouvée me semble établir un lien entre la mer et la montagne, entre les terrils du sillon industriel et l’Escaut, et me donne envie de continuer à voyager entre les lignes du Hainaut qui taille sa route dans les vagues de l'économie mondiale.

Aujourd'hui, je comprends mieux ce que représente le défi de faire vivre une entreprise. Les contraintes sont multiples, les pièges nombreux et les risques plus grands que jamais alors que le soutien est loin d'être assez concret. Malgré ces obstacles, l'esprit d'entreprise rayonne, en Hainaut. ‘Je l'ai croisé partout. Et, chaque fois que j'ouvre le journal, allume la radio ou la télé, j'espère que le vent de la crise n'aura pas emporté une des 27 entreprises qui balisent ce voyage dans le Hainaut qui lutte, qui imagine et qui gagne, qui affronte le gros temps économique. Derrière chaque entreprise, je vois les hommes et les femmes qui les font vivre et je salue l'œuvre accomplie, jour après jour. La route continue.